Cette
semaine dans ma boite aux lettres, une enveloppe, une écriture amie.
À l’intérieur un article et la traduction en français de ce
poème de Gabriela Mistral. Merci beaucoup Marie !
J’ai
le bonheur fidèle
et le bonheur perdu :
j’ai l’un
comme une rose,
l’autre comme une épine.
De ce qu’on
m’a volé,
ne suis dépossédée :
j’ai le bonheur
fidèle
et le bonheur perdu,
et suis riche de pourpre
et
de mélancolie.
Ah ! quelle aimée est la rose
et quelle
amante l’épine !
Tel le double contour
de deux fruits
faux jumeaux,
j’ai le bonheur fidèle
et le bonheur
perdu.
Traduit par Irène
Gayraud.
Sous le titre Essart, Irène Gayraud publie le premier recueil de traduction en français de poèmes de Gabriela. Curieux ce vide pour une poète qui a eu un prix Nobel, applaudissements donc !!!!
NB: En mars, vous vous en souvenez peut-être, 2 billets sur cette poétesse:
Tengo
la dicha fiel
y la dicha perdida:
la una como rosa,
la
otra como espina.
De lo que me robaron
no fui desposeída;
tengo la dicha fiel
y la dicha perdida,
y estoy
rica de púrpura
y de melancolía.
¡Ay, qué amante es
la rosa
y qué amada la espina!
Como el doble contorno
de dos frutas mellizas
tengo la dicha fiel
y la
dicha perdida.
Pourquoi
diable
cette
citation aujourd’hui penserez
vous peut-être avec raison.
Et
bien, vous me connaissez un peu, pour introduire ce court poème
d’Alejandra
Pizarnik.
Présence
ta
voix là
où les choses ne peuvent s’extraire de
mon regard elles
me dépouillent font
de moi une barque sur un fleuve de pierres si
ce n’est ta voix pluie
seule dans mon silence de fièvres tu
me détaches les yeux et
s’il te plaît que
tu me parles toujours
(traduction
Silvia Baron Supervielle)
Paul Klee, harmonie des couleurs.
Presencia
- Pizarnik
tu
voz
en
este no poder salirse las cosas
de
mi mirada
ellas
me desposeen
hacen
de mí un barco sobre un río de piedras
si
no es tu voz
lluvia
sola en mi silencio de fiebres
tú
me desatas los ojos
y
por favor
que
me hables
siempre
Bonne
semaine à tous, ¡que paséis una buena semana!
Jeune,
avec les amies ou seule, le plus souvent seule, je montais dans les
arbres ; plaisir de m'asseoir sur une branche pour me cacher, voir
sans être vue, ou pour cueillir des cerises, des pommes. Ou juste pour
m'isoler au milieu des feuilles.
Peut-être en avez-vous planté, moi
jamais quand j'étais très jeune. Mais ils ont toujours été mes endroits refuge.
Si
dans mes souvenirs il y a peu ou pas d'ormes, j'ai vu grandir et
parfois lentement se dessécher les marronniers de la rue devant la maison.
Parfois aussi les
croire morts puis...
C'est
qu'a vu Antonio Machado qui l'écrit dans ce poème que je trouve si beau et
émouvant.
La
traduction que j'ai lue en français me plaît beaucoup, je l'ai
gardée.
Joan Manuel Serrat en a fait une adaptation, la voici:
À
un orme desséché
À un orme desséché
Sur le vieil orme, fendu par
la foudre,
pourri en son milieu,
avec les pluies d'avril et le
soleil de mai,
ont poussé quelques feuilles
vertes.
L'orme centenaire sur la
colline
que baigne le Douro ! Une
mousse jaunâtre
salit l'écorce blanchâtre
du tronc vermoulu et
poussiéreux.
Il ne doit pas comme les
peupliers chantant
qui gardent le chemin et le
rivage
être habité de rossignols
gris.
Une armée de fourmis en file
grimpe sur lui ; dans ses
entrailles,
les araignées tissent leurs
toiles grises.
Avant que de sa hache, orme
du Douro,
le bûcheron ne t'abatte, et
avant que le charpentier
ne te transforme en sommier
de cloche,
en timon de chariot ou en
joug de charrette,
avant que tu ne brûles tout
rouge demain
dans l'âtre d'une misérable
chaumière
sur le bord du chemin ;
avant que la tempête ne te
déracine
que ne te brise le souffle
des sierras blanches,
et avant que le fleuve à la
mer ne t'emporte
par les vallées et les
escarpements
orme, je veux noter sur mon
carnet
la grâce de ta branche
reverdie.
Mon cœur attend
aussi, vers la lumière et
vers la vie,
un nouveau miracle de
printemps.
Soria, 1012
Antonio Machado / Champs de Castille
traduit de l'espagnol
par Sylvie Léger et Bernard Sesé
A un olmo seco
Al olmo viejo, hendido por el rayo
y en su mitad podrido,
con las lluvias de abril y el sol de mayo
algunas hojas verdes le han salido.
¡El olmo centenario en la colina
que lame el Duero! Un musgo amarillento
le mancha la corteza blanquecina
al tronco carcomido y polvoriento.
No será, cual los álamos cantores
que guardan el camino y la ribera,
habitado de pardos ruiseñores.
Ejército de hormigas en hilera
va trepando por él, y en sus entrañas
urden sus telas grises las arañas.
Antes que te derribe, olmo del Duero,
con su hacha el leñador, y el carpintero
te convierta en melena de campana,
lanza de carro o yugo de carreta;
antes que rojo en el hogar, mañana,
ardas de alguna mísera caseta,
al borde de un camino;
antes que te descuaje un torbellino
y tronche el soplo de las sierras blancas;
antes que el río hasta la mar te empuje
por valles y barrancas,
olmo, quiero anotar en mi cartera
la gracia de tu rama verdecida.
Mi corazón espera
también, hacia la luz y hacia la vida,
otro milagro de la primavera.
Joaquín
Sabina, est un
auteur, compositeur,
poète contemporain, de 72 ans maintenant. Un rebelle talentueux
extrêmement connu ici en Espagne.
Ses poèmes-chansons racontent
des histoires de vies, certaines contiennent énormément de
références à la vie sociale, politique, aux révoltes, à la vie à
Madrid qui vous auraient peut-être échappées, alors j’en ai
choisi un, vraiment très connu, plus universel.
Rue
Mélancolie
Comme qui voyage à dos d’une
jument sombre
Dans la ville je marche, ne me
demandez pas vers où,
Je cherche peut-être une
rencontre qui illuminera ma journée
Mais je ne trouve que des portes
qui refusent ce qu’elles cachent.
Les cheminées déversent leur
vomi de fumée
Sur un ciel de plus en plus
lointain et haut,
Des murs ocres se répand le jus
D’un fruit de sang cultivé
sur l’asphalte.
La campagne est déjà verte, ce
doit être le printemps,
Un train sans fin croise mon
regard
Le quartier où j’habite n’est
pas vraiment une prairie
Paysage désolé d’antennes et
de câbles.
J’habite au numéro 7, rue
Mélancolie
Depuis longtemps je veux
déménager dans le quartier de la joie
Mais chaque fois que j’essaye
le tram est déjà parti,
Sur les escaliers je m’assieds
et siffle ma mélodie.
Comme qui voyage à bord d’un
bateau devenu fou
Qui vient de la nuit et va nulle
part,
Ainsi mes pieds descendent la
pente de l’oubli
Fatigués de tant marcher sans
te trouver.
De retour chez moi, j’allume
une cigarette,
Je range mes papiers, résous un
mot croisé,
Me fâche avec les ombres qui
peuplent les couloirs
J’embrasse l’absence que tu
laisses dans mon lit.
J’escalade ton souvenir comme
une plante grimpante
Qui ne trouve pas de fenêtre où
s’accrocher. Je suis
Cette absurde épidémie dont
souffrent les trottoirs
Si tu veux me trouver, tu sais
où je suis.
J’habite au numéro 7, rue
Mélancolie
Depuis longtemps je veux
déménager dans le quartier de la joie
Mais chaque fois que j’essaye
le tram est déjà parti,
Sur les escaliers je m’assieds
et siffle ma mélodie.
Como
quien viaja a lomos de una yegua sombría
Por la ciudad camino,
no preguntéis adónde
Busco acaso un encuentro que me ilumine
el día
Y no hallo más que puertas que niegan lo que esconden.
Las
chimeneas vierten su vómito de humo
A un cielo cada vez más
lejano y más alto
Por las paredes ocres se desparrama el
zumo
De una fruta de sangre crecida en el asfalto.
Ya
el campo estará verde, debe ser primavera
Cruza por mi mirada
un tren interminable
El barrio donde habito no es ninguna
pradera
Desolado paisaje de antenas y de cables.
Vivo
en el número siete, calle Melancolía
Quiero mudarme hace años
al barrio de la alegría
Pero siempre que lo intento ha salido
ya el tranvía
En la escalera me siento a silbar mi melodía.
Como
quien viaja a bordo de un barco enloquecido
Que viene de la
noche y va a ninguna parte
Así mis pies descienden la cuesta
del olvido
Fatigados de tanto andar sin encontrarte.
Luego,
de vuelta a casa enciendo un cigarrillo
Ordeno mis papeles,
resuelvo un crucigrama
Me enfado con las sombras que pueblan los
pasillos
Y me abrazo a la ausencia que dejas en mi cama.
Trepo
por tu recuerdo como una enredadera
Que no encuentra ventanas
donde agarrarse, soy
Esa absurda epidemia que sufren las
aceras
Si quieres encontrarme ya sabes dónde estoy.
Vivo
en el número siete, calle Melancolía
Quiero mudarme hace años
al barrio de la alegría
Pero siempre que lo intento ha salido
ya el tranvía
En la escalera me siento a silbar mi melodía
Aujourd'hui une balade, dans le sud de l'île, un endroit sans plage de sable, donc sans hôtels et peu de monde. En fait nous y étions seuls à 9h30 du matin jeudi dernier. Entre S'Estanyol et Sa Rapita.
Juste en face, on aperçoit dans la brume l'île de Cabrera qui est une réserve naturelle.
Sur la droite, voilà la côte
À nos pieds, du sel et...
une belle plante de fenouil marin en fleur, là, sur un rocher loin de l'eau. Vivre de l'air...
Marcher sur ces rochers inégaux n'est facile, ni rapide. N'ayant plus 40 ans, sauter agilement d’une pierre à l'autre est hasardeux, hé hé. Lenteur donc.
Après un moment nous nous sommes dirigés vers un "Forn" ( mot catalan pour désigner une boulangerie...un four donc) où, à l'ombre, nous avons dévoré un généreux pa amb oli (pain avec de l'huile et de la tomate) au jambon pour deux.
Voilà, un jour d'été, loin de notre campagne. Même s'il y a des touristes sur l'île, certains endroits, superbes, sont quasi déserts. Nous y retournerons, c'est sûr.
Nous
repartons
au Guatemala, il
y a des merveilles
partout.
Cette
fois avec un poète, Humberto
Ak’abal,
d’origine Maya
Quiché
et
qui pensait (il est décédé il y a peu) et écrivait dans
cette langue, et traduisait lui-mème ses poèmes en espagnol.
Très
connu en Amérique centrale et latine, il a aussi été traduit en plusieurs
langues dont le français. Un recueil de lui “Les
traces du jour et de la nuit” si cela vous tente.
Aujourd’hui
deux poèmes, courts.
Camino
al revés
De
vez en cuando
camino al revés:
es mi modo de recordar.
Si
caminara sólo hacia delante,
te podría contar
cómo es
el olvido.
Je
marche à l’envers
De
temps en temps
je
marche à l’envers:
c’est
ma façon de me souvenir.
Si
je ne marchais qu’en avant
je
pourrais te dire
comment
est l’oubli.
(Trad:
Colo)
Walk backwards (https://mygoodtimestories.com/2020/10/20/walk-backwards/)
LA PLUIE
Hier j'ai rencontré un nuage en
pleurs.
Il m'a raconté qu'il avait porté son eau
à
la ville
et qu'il s'était perdu.
Il a cherché des
paysages
mais la ville les avait tous avalés.
Pieds
nus, triste et seul,
il est revenu.
Il a plu à
nouveau sur les champs ;
charaset quiscale
ont
fait la fête.
Elle a 27 ans, est Guatémaltèque
d’origine Maya Caqchikel,
elle a une licence en musicologie, et lutte pour la défense des
peuples de son pays, pour celle de la nature et des femmes.
La
chanson d’elle la plus connue est "Resistir", mais comme j’aime
beaucoup tant le clip de cette autre chanson “Somos”, si
entraînante, voilà je vous mets les deux!
(si vous désirez la traduction, je vous la mettrai, promis!)
Tiene
27 años, es de Guatemala de origen Maya Kaqchikel,
tiene una licencia en musicología y lucha por la defensa de los
pueblos de su país, por la de la naturaleza y de las mujeres.
"Combien de temps fallut-il à
Colette pour découvrir la vérité sur Willy ? Un an après son
arrivée à Paris, elle reçoit une lettre anonyme contenant une
adresse. Elle s’habille, se parfume, attrape un parapluie alors
qu’il fait un temps radieux. Parvenue à l’adresse indiquée,
elle y trouve Willy en la galante compagnie de Lotte, qui deviendra
son amie avant de se suicider d’une balle de revolver dans la
bouche." https://www.pressreader.com/france/l-express-france/20200813/281728386872239
La maîtresse s'appelle Lotte.
Dans "Mes
apprentissages" (1936), bien moins connu que d'autres
romans, Colette raconte "ce que je n'ai jamais dit". Sa belle plume y narre, avec humour, lucidité et courage et sans aucune
victimisation, ses déboires ce qu'elle en
a appris. Une lecture qui m'a captivée, enchantée.
“De mon côté, j’admirais
en Lotte tout ce qui me manquerait éternellement, le bagout, une
miraculeuse prestesse corporelle, et l’omniscience.
Quand elle ouvrit sa boutique
d’herboriste, rue Paquet, et que j'allai acheter quelque vaseline
boriquée, une poignée de camomille, nous nous mesurâmes de
nouveau, et un peu cauteleusement je recherchai ses bonnes grâces. Je
pris l’habitude de l’écouter, en insinuant que j'avais tout à
apprendre. Rengorgée, elle paradait. Pour rendre la politesse, elle
venait parfois chez nous, très dame, en veste d'astrakan, un gros
bouquet de Parme à la ceinture et la voilette chenillée tendue sur
son nez de pékinois.
Un jour, avant de parler, elle
ouvrit sa fourrure parfumée au corylopsis, tira de son corsage le
bord d'une chemise en “fil de main”, incrustée de papillons en
malines. M.Willy siffla d’admiration.
“Mazette ! Qu’est-ce que
c’est ?
- Un type, dit Lotte. Trois
jours. Mais c'est fini. Avec sa gueule et son nom à coucher dehors,
çui-là, je l’ai sorti.
-Quel nom ?
- Oh ! Un nom...comme Richard
Lenoir...Attends, non, je me trompe : Edmond Blanc.”
On comprendra que je m’attarde
au souvenir de Lotte Kinceler. Cette jeune femme, qui eut une vie
brève, m'apprit beaucoup. D’elle datent mes doutes sur l'homme à
qui je m’étais fiée, et la fin de mon caractère de jeune fille,
intransigeante, beau, absurde ; d’elle me viennent l'idée de tolérance
et de dissimulation, le consentement aux pactes avec une ennemie.
Période instructive,
application, humilité...Lotte me vendait au poids de l’or sa
pommade à l’oxyde de zinc, mais j’y gagnais encore. Chez elle,
dans le salon-arrière-boutique, je buvais un tilleul servi sur le
tapis de table à franges, et je cessais de croire follement que
m'ayant trompée avec mon mari, Lotte ne fût occupée que de me
tromper encore. “.
“Les
vrilles de la vigne” a été publié en 1908, sans doute est-ce son
passage au music-hall qui a fait que Colette se penche ainsi sur le
visage des femmes.
Ou
alors il
se peut que ce
texte ait
été ajouté dans une édition postérieure car j’ai lu qu'en 1932 elle avait ouvert (et vite refermé) un salon de
beauté...
Étonnante
cette nouvelle titrée “Maquillages” parmi tant d’autres si poétiques, donc je vous en livre un passage !
Colette à l’œuvre dans l’institut de beauté qu’elle créa rue de Miromesnil, à Paris. Photo DR
“Depuis
que je soigne et maquille mes contemporaines, je n’ai pas encore
rencontré une femme de cinquante ans qui fût découragée, ni une
sexagénaire neurasthénique. C’est parmi ces championnes qu’il
fait bon tenter -et réaliser- des miracles de maquillage.
Où sont les rouges d’antan et leur âpreté de groseille, les
blancs ingrats, les bleus-enfants-de-Marie ? Nous détenons des
gammes à enivrer un peintre. L’art d’accommoder les visages,
l’industrie qui fabrique les fards, remuent presque autant de
millions que la cinématographie.
Plus
l’époque est dure à la femme, plus la femme, fièrement,
s’obstine à cacher qu’elle en pâtit. Des métiers écrasants
arrachent à son bref repos, avant le jour, celle qu’on nommait
“frêle créature”. Héroïquement dissimulée sous son fard
mandarine, l’œil agrandi, une petite bouche rouge peinte sur sa
bouche pâle, la femme récupère, grâce à son mensonge quotidien,
une quotidienne dose d’endurance, et la fierté de n’avouer
jamais…
Je
n’ai jamais donné autant d’estime à la femme, autant
d’admiration que depuis que je la vois de tout près, depuis que je
tiens, renversé sous le rayon bleu métallique, son visage sans
secret, riche d’expression, varié sous ses rides agiles, ou
nouveau et rafraîchi d’avoir quitté un moment sa couleur
étrangère. Ô lutteuses ! c’est de lutter que vous restez
jeunes. Je fais de mon mieux, mais comme vous m’aidez !”
Ce
mois de juillet je pense lire quelques écrits de Colette
jamais lus.
Le
premier a été "Les vrilles de la vigne".
Je
vous mettrai des extraits de mes lectures et, aujourd'hui, ce qui
semble un simple conte prend un ton plus personnel si l'on sait qu'il
a été écrit peu après sa séparation d'avec Willy. Le recueil de
courts chapitres commence ainsi :
Autrefois, le rossignol ne
chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en
servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se
levait avec les camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur
éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des
feuilles de lilas.
Il se couchait sur le coup de
sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans les
vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme
jusqu’au lendemain.
Une nuit de printemps, le rossignol
dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête
inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil,
les cornes de la vigne, ces vrilles cassantes et tenaces, dont
l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles
de la vigne poussèrent si dru, cette nuit-là, que le rossignol
s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les
ailes impuissantes…
Il crut mourir, se débattit, ne s’évada
qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne
plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.
Dès
la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :
Tant que la vigne
pousse, pousse, pousse…
Je ne dormirai plus !
Tant que la
vigne pousse, pousse, pousse…
Il varia son thème,
l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce
chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir
insupportable de le voir chanter.
J’ai vu chanter un
rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas
épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter
en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de
toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux
désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses
qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire. Mais moi, j’entends
encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les
trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux,
j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol
pris aux vrilles de la vigne :
Tant que la vigne pousse,
pousse, pousse…
Cassantes, tenaces, les
vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon
printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais
j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà
tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une
nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les
vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a
révélé ma voix.
Toute seule, éveillée dans
la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre
voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux
sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue,
j’écoute le son de ma voix. Parfois, je crie fiévreusement ce
qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, – puis ma
voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…
Je
voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense,
tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et
m’étonne ; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit
sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri,
qui s’exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité
de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…
Je ne connais plus le somme
heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne.