8 mars 2015

Brisé mais vivant / Destrozado pero vivo







Sale, mal vêtu

Roberto Bolaño

Sur le chemin des chiens mon âme rencontra
mon cœur. Brisé, mais vivant,
sale, mal vêtu et plein d'amour.
Sur le chemin des chiens, là où personne ne veut aller.
Un chemin que seuls parcourent les poètes
quand il ne leur reste plus rien à faire.
Mais moi j'avais encore tant à faire!
Et pourtant j'étais là: à me faire tuer
par les fourmis rouges et aussi
par les fourmis noires, parcourant les hameaux
vides: l'épouvante qui s'élevait
à en toucher les étoiles.
Un chilien élevé au Mexique peut tout supporter,
pensais-je, mais ce n'était pas vrai.
Les nuits mon cœur pleurait. Le fleuve de l'être, disaient
des lèvres fiévreuses que je découvris ensuite être les miennes,
le fleuve de l'être, le fleuve de l'être, l'extase
qui se replie sur le rivage de ces villages abandonnés.
Sumulistes”* et théologiens, devins
et voleurs de grands chemins émergèrent
comme des réalité aquatiques au milieu d'une réalité métallique.
Seules la fièvre et la poésie provoquent des visions.
Seuls l'amour et la mémoire.
Ni ces chemins ni ces plaines.
Ni ces labyrinthes.
Jusqu'à ce qu'enfin mon âme rencontra mon cœur.
J'étais malade, certes, mais j'étais vivant.



* Celui qui étudie les éléments de la logique.
(Trad: Colo)



Sucio, mal vestido 
Roberto Bolaño

En el camino de los perros mi alma encontró
a mi corazón. Destrozado, pero vivo,
sucio, mal vestido y lleno de amor.
En el camino de los perros, allí donde no quiere ir nadie.
Un camino que sólo recorren los poetas
cuando ya no les queda nada por hacer.
¡Pero yo tenía tantas cosas que hacer todavía!
Y sin embargo allí estaba: haciéndome matar
por las hormigas rojas y también
por las hormigas negras, recorriendo las aldeas
vacías: el espanto que se elevaba
hasta tocar las estrellas.
Un chileno educado en México lo puede soportar todo,
pensaba, pero no era verdad.
Por las noches mi corazón lloraba. El río del ser, decían
unos labios afiebrados que luego descubrí eran los míos,
el río del ser, el río del ser, el éxtasis
que se pliega en la ribera de estas aldeas abandonadas.
Sumulistas y teólogos, adivinadores
y salteadores de caminos emergieron
como realidades acuáticas en medio de una realidad metálica.
Sólo la fiebre y la poesía provocan visiones.
Sólo el amor y la memoria.
No estos caminos ni estas llanuras.
No estos laberintos.
Hasta que por fin mi alma encontró a mi corazón.
Estaba enfermo, es cierto, pero estaba vivo. 


Article sur Roberto Bolaño: 
http://www.magazine-litteraire.com/critique/fiction/2666-12-03-2008-34903
Entrevista a Roberto Bolaño
http://www.revistalecturas.cl/la-ultima-entrevista-a-roberto-bolano/

34 commentaires:

  1. J'aime bien le texte que tu nous livres là ; en revanche, le portrait me met un peu mal à l'aise. Despuès, fumar puede matar ! ;-)

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    1. Bonjour Chinou, ce grand écrivain et poète chilien a presque toujours été photographié et caricaturé avec une cigarette...il est mort à 50 ans d'une maladie du foie...comme quoi!

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  2. Un poème de l'errance. J'aime beaucoup la première moitié ... et la fin, les deux derniers vers. Ce qui est entre les deux me semble plus mystérieux, confus, peut-être lié à l'histoire du pays. Bonne soirée Colo.

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    1. Oui, de son pays, de sa vie, de sa maladie aussi....j'aurais sans doute dû vous "raconter" tout ça avant! Bonne semaine Lily

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  3. je suppose qu'il faut connaître certaines choses de la vie de cet homme pour bien comprendre la portée du poème...

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    1. Tu as raison Adrienne, parfois je suppose qu'il est aussi connu par delà les Pyrénées qu'en Amérique latine et ici!
      Très prochainement je vous en parlerai in extenso. Tu dois déjà savoir qu'à 38 ans il se savait condamné et qu'il a continué à écrire, écrire, il disait que l'humour était ce qui l'avait le plus aidé.

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  4. Quelle ouverture forte et intense, c'est beau ! Oui, parle-nous de ce poète méconnu ici, en attendant je vais ouvrir les liens que tu nous as mis. Bonne semaine, dame Colo.

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    1. Je le ferai, promis Tania. Il est plus connu par ici pour ses romans mais il disait qu'il rougissait moins de ses poèmes que de ses romans...
      Excellente semaine à toi aussi!

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  5. C'est ma matinée Bolaño aujourd'hui, je crois que j'ai lu un seul roman de lui et pas du tout de poésie
    que ferais je sans toi .....( euh tu n'entends pas mais je chante là )

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    1. Chante, chantons car pour la littérature, que ferais-je moi, sans toi/vous?
      Excellente journée, vocalises ou pas ;-))

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  6. C'est un texte magnifique et bouleversant. Je note que tu nous en parleras bientôt davantage, je suis curieuse d'en savoir plus sur l'auteur.

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    1. Bonjour Aifelle, je ne m'étais pas rendu compte que vous le connaissiez peu ou pas. Alors, oui, un billet s'impose, ce la me fera plaisir.
      Un texte-poème qui m'a impressionnée, oui.

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  7. Merci Colo d'avoir traduit ce texte bouleversant !
    J'aime aussi le portrait en partie tronqué, ce qui donne beaucoup de force à l'ensemble !

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    1. Un mi-portrait, comme le reflet de sa vie tu as raison...
      Mots et images forts, du vécu, oui Fifi.

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  8. Moi aussi je suis curieuse d'en apprendre plus sur cet auteur... le texte est extrêmement émouvant, empli d'une souffrance qui sent la terre et la sueur, striée de larmes...

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    1. Je suis toujours aussi surprise (et peinée) de constater combien la culture passe mal les frontières, les océans....mais voilà, ouf, il y a les blogs!
      Bonne semaine Edmée

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  9. Tu illustres parfaitement avec ce texte pourquoi j'apprécie le "papier de verre" Bolaño, le fulgurant.
    Merci.

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    1. Bonjour K, j'avais lu chez toi des mots sur "Trois", je sais que tu connais lui et ses romans, mais j'ignore si sa poésie est également divulguée dans les pays francophones...
      À bientôt!

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  10. Je ne connaissais pas cet auteur et je le découvre dans la souffrance entre réalité et délire de la fièvre: celle qui pousse à survivre. Une poésie qui sort des tripes et prend aux tripes.
    Merci Colo.

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    1. Poignant ce poème, oui Maïté.
      J'essayerai de vous le présenter "comme il faut" ce grand auteur/poète sud-américain.
      Bonne journée.

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  11. J'aimerais approcher ce monument posthume "2666" , aux accents borgésiens me semble-t-il, raison de plus. J'ai lu qu'il fait dans les 900 pages, bien qu'inachevé, j'hésite...

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    1. Bonjour Christian, de fait 2666 est composé de 5 parties que Bolaño avait prévu de publier séparément, 5 livres donc. Ce sont ses héritiers et éditeurs qui ont décidé, après sa mort, de les publier en un seul volume. Vous pouvez donc, tranquillement, les lire séparément, peu à peu....je vous y encourage vivement.

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  12. Je ne connaissais pas. Ce texte est dérangeant à plus d'un titre. Sans doute à cause de souvenirs qui me sont personnels. C'est aussi ça la poésie. Mettre en mouvements des émotions…

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    1. Oui, sûrement cher Obni, la poésie si elle ne nous touche pas...
      Bonne journée à toi.

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  13. Déchirant de souffrance, dur, émouvant.

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    1. Oui....merci de ton passage Olivier.

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  14. Personnellement je trouve ce portrait révélateur de la personnalité de l'auteur qui jusqu'au bout est resté un apatride mais qui a toujours vécu en homme libre..

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    1. Je vois que tu connais l'histoire de sa vie...
      Bonne fin de journée Serge.

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  15. Une poésie forte, étrange et émouvante. Merci, Colo !

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    1. Avec plaisir Danièle, bon week-end!

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  16. Le portrait est en harmonie parfaite avec le texte: à-demi dévoré et très intense dans le regard de cet oeil avec le même message: c'est la vie qui est la plus forte... Bises!

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    1. Je l'avais trouvé très "éloquent" ce portrait, tu y as mis les mots justes, merci!
      Besos!

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  17. Sublime !
    Une lecture qui se déguste, je l'ai lu et relu ...
    Apprécié et savouré.

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    1. Un poème à lire plusieurs fois, certainement Marcelle.
      Bonne journée, merci d'être passée.

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