21 févr. 2026

Jamais / Nunca

Ce poème a été écrit en 1953. 

Ou aujourd'hui. 

 Embargos successifs, dont le récent sur le pétrole; sans électricité, des habitants si pauvres, si courageux, si amoureux de leur île. 

 

                                              Unos cubanos en La Habana Vieja. (Foto: Marcel Villa)

 

Jamais je ne les abandonnerai

Virgilio Piñera  Cuba, 1912-1979


Quand mon père posa les yeux sur le monde,

il dit:

Allons faire un tour du village”.

Le village c’était les maisons,

les arbres, le linge étendu,

des hommes et des femmes chantant

et parfois se disputant.

Combien de fois ai-je regardé les étoiles.

Combien de fois, craignant son attraction inhumaine,

ai-je espéré flotter en solitaire dans l’espace

tandis qu’en bas Cuba perpétuait son bleu,

où la mort s’arrête.

 

Alors je sentais les roses,

ou, dans la soirée, la voix fausse

du chanteur qui me plongeait dans des délices célestes.

Jamais je ne les abandonnerai- disais-je à voix basse-;

même si on me clouait sur la croix,

jamais je ne les abandonnerai.

Même s’ils crachent sur moi,

je resterai parmi le peuple.

Et je crierai cet amour qui

peut crier son nom aux quatre vents,

ce que dit le peuple à chaque instant:

Ils sont en train de me tuer mais je prends du plaisir”.


Trad: Colo et merci à la correctrice. 

 

NUNCA LOS DEJARÉ

Virgilio Piñera  Cuba, 1912-1979


Cuando puso los ojos en el mundo,
dijo mi padre:
“Vamos a dar una vuelta por el pueblo”.
El pueblo eran las casas,
los árboles, la ropa tendida,
hombres y mujeres cantando
y a ratos peleándose entre sí.
Cuántas veces miré las estrellas.
Cuántas veces, temiendo su atracción inhumana,
esperé flotar solitario en los espacios
mientras abajo Cuba perpetuaba su azul,
donde la muerte se detiene.

Entonces olía las rosas,
o en la retreta, la voz desafinada
del cantante me sumía en delicias celestiales.
Nunca los dejaré —decía en voz baja—;
aunque me claven en la cruz,
nunca los dejaré.
Aunque me escupan,
me quedaré entre el pueblo.
Y gritaré con ese amor que puede
gritar su nombre hacia los cuatro vientos,
lo que el pueblo dice en cada instante:
“Me están matando pero estoy gozando”.

 

  

Virgilio Piñera fue un escritor, poeta, narrador y dramaturgo cubano. Nació el 4 de agosto de 1912 en la ciudad de Cárdenas, provincia de Matanzas (Cuba) y falleció de un infarto cardíaco el 18 de octubre de 1979 en La Habana (Cuba).

 

3 commentaires:

  1. Poignant et beau. Douloureuse, déchirante mais encore et encore telle une torture parfois la vie.

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  2. … et merci de nous faire découvrir cette voix.

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  3. j'aime beaucoup le début du poème avec son "tour de village" un tour où l'on sentait le parfum des roses

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